ANASTÈME - RÉVOLUTION

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Page vérifiée Créé le 8 juin 2017 Contact

Chapitre 3 : Venus & Baltimore LUMEN

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  • Si vous avez un doute, relisez les chapitres précédents :

    CHAPITRE 1 / CHAPITRE 2

    Chapitre 3 : Venus & Baltimore LUMEN


    -          Alors, vous êtes qui ? demanda Erika d’un claquement de langue sec et martial.

    La question était rude et déstabilisa Venus. Tout le temps du vol, elle s’était figurée que leurs sauveteurs les connaissaient, qu’ils venaient à leur rescousse à la demande de leurs parents, mus par la reconnaissance de leur rang social ou leur pédigrée, n’importe quoi qui voulait dire qu’ils étaient importants à leurs yeux.

    Ils s’étaient posés dans les étages étonnamment aménagés d’une ancienne usine qui devait se repérer par la masse sombre de la cheminée à moitié écroulée que Venus avait survolée en arrivant. A l’intérieur, des faibles veilleuses poinçonnaient l’espace qu’elle devinait immense à la manière dont les sons se répercutaient. Elle voyait au-dessus d’elle des ombres voleter, véritables oiseaux ou compagnons de voyage, impossible à dire à cause du manque de lumière. Qu’était-ce que ce refuge ? Les odeurs de vieille suie et de poussière perçaient malgré les aménagements isolants prenant la forme de toiles épaisses et de cloisons coulissantes. A l’évidence, cette femme, Erika, ne vivait pas ici avec son équipe. C’était un point de rendez-vous, une espèce de base.

    Venus se sentait épiée, ce qui était très inconfortable bien que compréhensible. Baltimore et Penelope avaient été pris en charge par trois autres personnes qui les attendaient, matériel médical prêt à l’usage, tandis qu’elle était séparée d’eux pour subir un mini interrogatoire.

    Erika l’observait avec méfiance dans l’attente de sa réponse. Que pouvait-elle craindre d’une adolescente dépassée accrochée aux basques de son frère qui ne savait encore rien du pouvoir héréditaire de voler quelques semaines auparavant ? Une adolescente qui n’avait pu empêcher le rapt de ses parents sous ses yeux.

    -          Je m’appelle Venus Ann Lumen – elle faillit ajouter que son petit ami Erik la surnommait « Sun-V » mais ce point ridicule était peut-être ce qu’elle avait de plus intime à cet instant précis et se retint. Mon frère là-bas s’appelle Baltimore George Lumen. Elle, c’est notre cousine, Penelope Carry Johannsen. Elle est anglaise, trouva-t-elle utile de préciser.

    Erika hocha la tête. Elle jeta un coup d’œil à Roko qui notait tout cela sur une tablette. Il tourna l’écran vers elle, et tous deux conversèrent à voix basse dans une langue totalement inconnue de Venus. Elle capta que plusieurs mots commençaient par « Ude » mais cela ne l’aidait guère.

    Erika et Roko avaient ôté leur casque ainsi que plusieurs éléments de leur combinaison qui devaient peser lourd ou qui étaient sensibles comme les armes de Baltimore. Ils ne se ressemblaient pas du tout malgré leur langue commune.

    Erika était une femme mûre au visage fort, tanné, avec de curieuses rides qui entouraient ses yeux noirs et les soulignaient comme une déesse égyptienne. La peau chiffonnée sous son menton suggérait qu’elle pouvait être un peu plus âgée que ce qu’avait imaginé Venus de prime abord.  Elle l’associait sans trop savoir pourquoi à sa propre mère. Ses cheveux de corbeau étaient épais, reliés en une natte unique veinée de fils très blancs.

    Roko avait des cheveux bouclés qui tombaient sur ses épaules. Un bandeau ceignait son front. Il descendait jusque derrière sa nuque où une sorte de poids tirait sa tête vers arrière, l’obligeant à se tenir très droit, presque raide.

    A l’issue de leur échange, Roko se recula et regarda Venus avec une inquiétude nouvelle et dérangeante. Le visage d’Erika n’exprimait quant à lui rien d’autre que sa vive détermination et elle sourit même à la fin des instructions qu’elle énonça :

    -          Venus, vous êtes tous trois sous notre protection. Profitez-en pour prendre du repos. Votre cousine et votre frère nécessitent des soins. Pour des raisons de sécurité, vous n’êtes pas autorisée à quitter ce lieu. Les équipements sont sommaires mais tout est fonctionnel. Si vous avez quelque besoin, faites-le nous savoir.

    Venus n’eut pas la force de se lever. Se mettre sous la protection de ces personnes animées de bonnes intentions la soulageait. Dans le même temps, elle voulait des réponses et son état de fatigue créait de la confusion dans son esprit et par sagesse elle retint ses paroles. Erika lui tendit une tisane fumante dont le parfum doux la fit frissonner.

    -          Nous avons une douche et des habits de rechange. Nous reprendrons cette discussion après que vous vous soyez reposée. La nuit est très avancée et les corps réclament leur dose de sommeil.

    Puis Erika s’éloigna. Une jeune femme mutique aux cheveux blonds vint la remplacer auprès de Venus. Elle l’accompagna à la douche et jusqu’à une couche. La sœur de Baltimore sentait indistinctement des murs invisibles autour d’elle. L’obligeance d’Erika ne cachait pas un constat : s’ils n’étaient pas à proprement parler ses prisonniers, ils étaient au moins à sa merci.

    ****

    Venus se réveilla plusieurs fois en sursaut pendant la courte nuit qui suivit. Chaque fois, c’était un dû à un stimulus différent. Un craquement. Un cauchemar. Un souffle d’air. Et enfin les rayons du soleil. Elle émergea les cheveux à peine plus emmêlés que ses pensées. Elle avait revêtu un long tee-shirt gris qui la couvrait entièrement, des collants et une écharpe sur ses épaules, réconfortante comme un bras ami. Elle écarta la lourde toile qui avait préservé l’intimité de son sommeil, avança sur toute la longueur du plateau aménagé devant elle, évita les meubles et cligna plusieurs fois des yeux. Le spectacle qui s’offrait à elle l’ébahit.

    Elle surplombait l’espace intérieur de l’usine. Il avait été vidé de toutes ses machines. Il ressemblait à un immense chapiteau de cirque pétrifié. Il ne restait que les structures apparentes et indispensables à l’édifice, charpente, poutres métalliques, puissants piliers de soutènement. S’y ajoutaient des tuyaux d’aération argentés et éventrés, étranges boyaux inutiles et pathétiques. A intervalle régulier des portails coulissants entrebâillés indiquaient que les matières premières passaient d’un côté avant d’être transformées et évacuées d’un autre, dans un éternel va-et-vient, sans doute vers des entrepôts invisibles de son point de vue. Des fours de cuisson avaient dû être installés sur un côté. Il n’en restait qu’une vaste ombre noircie et l’impression que leur chaleur avait repoussé sol  et murs, comme s’ils avaient joué des bras pour se faire davantage de place.

    Si la rouille, l’écaillement des peintures, les infiltrations provoquées par les intempéries et le manque d’entretien étaient visibles, le lieu ne paraissait pas insalubre pour autant. Les rayons horizontaux du soleil entraient par des vasistas et les fenêtres encore entières. Leur flot jaune faisait danser la poussière qui marquait le sillage de la demie douzaine d’enfants d’Anastème qui filaient dans les airs et se jouaient des obstacles.

    Venus eut un peu le vertige devant les virevoltes des hommes et femmes compagnons d’Erika. Ils se mouvaient tels des papillons. Etait-ce des exercices d’acrobatie ? Un rituel ? Un jeu ? Ils avaient troqué leur combinaison pour des justes-au-corps composés de bandes de tissus superposées beiges et blanches.

    Ces hommes et ces femmes évoluaient avec une grâce infinie. Ils s’enroulaient les uns autour des autres avec sensualité. Ils se coursaient et échangeaient des caresses ou des claquements amicaux à chaque croisement, avec la capacité surnaturelle de se toucher en mouvement et sans se voir. Des objets passaient des uns aux autres dans d’impressionnantes jongles. Venus essayait de deviner ce que c’était mais les virevoltes étaient trop rapides. Quand une prise était manquée, le fautif plongeait vers le sol et rattrapait toujours l’objet avant qu’il ne s’écrasât. Ces sauvetages in extremis étaient toujours salués par des sifflements et des rires de moquerie.

    -          Vous vous demandez ce qu’ils font, n’est-ce pas ?

    Venus sursauta quand Erika lui posa cette question sur le ton de la conversation.

    -          Ils profitent des premières heures pour s’échauffer et maintenir le lien entre eux. Ils pratiquent des jeux ancestraux qui étaient dans le passé des sortes de prière. Tout cela doit vous être étranger. Votre famille n’a pas suivi les mêmes chemins que les nôtres.

    -          Que savez-vous de notre famille, riposta, aiguillonnée, Venus ?

    -          Rien, répondit sur un ton neutre Erika.

    -          Et la tablette que vous avez consultée hier ?

    -          Justement, votre famille n’est pas dans notre base.

    Venus lui lança un regard pénétrant. Disait-elle la vérité ? La lumière matinale estompait la dureté des traits d’Erika. Alors que les derniers évènements se reformaient dans son esprit, elle prit une décision qui la surprit par sa simplicité et sa rapidité : elle lui fit confiance. Sentant le lien entre elles se raffermir, Erika tendit la main vers une cloison.

    -          Vous devez avoir faim et êtes sans doute impatiente de retrouver votre frère et votre cousine. C’est par ici.

    Elles pénétrèrent dans une salle où étaient punaisés des posters de femmes dévêtues sur tout un pan de mur, alternant avec des casiers éventrés. Venus se souvint être déjà passée ici sur le chemin de la douche, sans en voir les subtilités du décor.

    Une dizaine de lits étaient alignés en deux rangées de cinq. Penelope et Baltimore étaient installés côte à côte au fond de la salle. Deux autres personnes occupaient un coin plus avant. A leur passage, Venus s’arrêta. La vue des sangles qui les arrimaient à leur  lit fit sonner une alarme en elle. Erika suivit son regard et l’éclaira :

    -          Le pouvoir peut se manifester quand nous dormons et par mesure de sécurité, il vaut mieux attacher ceux à qui il peut échapper. L’âge fragilise même les plus forts et le réveil d’une crise de somnambulisme peut avoir des conséquences tragiques.

    Venus mit une main sur sa bouche. Elle ne comprenait pas tout ce que venait de dire Erika mais une réalité la frappa : le pouvoir c’était pour la vie. Elle n’y avait jamais pensé sous cette perspective et un frisson lui zébra le dos devant les corps endormis mais entravés de ces deux personnes âgées. Erika la prit gentiment par le bras et l’entraîna à sa suite.

    Baltimore se redressa à leur arrivée. Penelope dormait, recroquevillée sur elle-même. Venus avisa la présence de deux soignants qui s’affairaient autour d’une table où tout un arsenal de médicaments et de matériels de soin étaient posés. Ils flottaient à quelques centimètres du sol, tels des fées, et ce détail lui donna l’impression d’être dans un rêve. Un rêve qui sentait la sueur et la poussière, mais un rêve tout de même.

    -          Je n’ai pas de lecture mais la compagnie est agréable, coassa Baltimore en lorgnant vers les posters de filles nues. Parler lui coûtait.

    Contrariée, Venus ne sourit pas à l’effort méritoire de son frère. Il avait une mine affreuse. Ses fiers cheveux dressés avaient abdiqués et s’étalaient sur sa tête comme des algues échouées. Des cernes gris s’étendaient sous ses yeux rendus brillants par les médicaments qu’on lui avait administrés. Il ressemblait terriblement à la dernière vision qu’elle avait de leur père. Il avait la même attitude, crispé et tendu pour contenir la douleur. Une perfusion envoyait un liquide rosé dans son bras. Le vide soudain dans sa poitrine la fit se pencher en avant et elle dût se tenir au montant du lit pour ne pas tomber.

    -          Venus-Baby a trop fait la fête on dirait, commenta toujours goguenard son frère, la voix un peu plus claire.

    -          Mais comment arrives-tu à rigoler, s’égosilla-t-elle ?

    Pour toute réponse Baltimore décroisa ses mains et les secoua doucement. Autant en rire disaient-elles.

    -          Votre frère a subi une décharge électrique considérable, rappela Erika. Il doit sa vie à sa combinaison qui l’a partiellement protégé et à sa robustesse. C’était un acte courageux mais assez stupide. Affronter un drone tout seul était une folie.

    -          Baltimore un, drone zéro, claironna Baltimore. S’ensuivit un rire qui se commua en toux sèche heureusement courte.

    Venus s’assit sur un lit vide et observa sans un mot son frère. Ils avaient défait un drone et avaient failli y passer. Mais par miracle ils étaient à présent sains et saufs. Après s’être calmé et avoir bu un peu d’eau, Baltimore se reprit.

    -          Tout n’est pas clair dans ce qui s’est passé, reconnut-il. On dirait bien que ma petite sœur a été encore plus courageuse que moi…

    Les doigts entortillés, Venus prit une grande respiration et releva la tête. Elle avait en effet trouvé des ressources insoupçonnées pour les tirer partiellement d’affaire. Mal à l’aise cependant avec le récit de ses exploits, elle se tourna vers Penelope.

    -          Et Penny… demanda-t-elle ?

    -          Nous avons repéré plusieurs côtes fêlées et son corps est couvert d’ecchymoses, précisa Erika d’un ton clinique. Heureusement son état ne nécessite pas une opération. Elle a besoin de rester en observation et au repos forcé plusieurs jours. Vous resterez à l’abri ici tout le temps nécessaire. Invités, s’empressa-t-elle d’ajouter.

    Venus et Baltimore échangeaient des coups d’œil. De nombreuses questions attendaient des réponses. Erika ne manqua rien de leur échange muet.

    -          Vos questions trouveront leurs réponses, leur promit-elle. Mais avant cela, vous devez prêter serment de ne jamais révéler l’existence de cet endroit à quiconque, même à des membres de votre famille. Il en va de la sécurité de tous.

    -          Mais quel est cet endroit, ne put s’empêcher aussitôt de demander Venus ?

    -          Cette ancienne usine aménagée accueille un de nos postes avancés pour nos missions.

    -          Vos missions ?

    -          Oui, nos missions. Nous vous avons trouvé au cours de l’une d’elle. Une chance pour vous on dirait bien, sourit malicieusement Erika.

    -          Mais, cela veut dire que vous ne nous cherchiez pas ? Et où sont nos parents ? La voix de Venus devint implorante malgré elle.

    Erika mit une main compatissante sur l’épaule de Venus, qui la laissa faire.

    -          Je ne peux pas répondre à toutes vos questions malheureusement. Je vous demande de prêter serment s’il vous plait.

    Baltimore mit la main sur son cœur et proclama d’une voix solennelle :

    -          Je parle au nom de la famille Lumen. Nous nous engageons à ne pas révéler la localisation de cette planque et ne divulguerons pas les informations qui nous seront révélées, même sous la torture.

    -          Nous ne devrions pas en arriver là, modéra avec gravité Erika. Ajoutez « au nom des enfants d’Anastème » et ce sera parfait.

    -          Au nom des enfants d’Anastème, reprit sur un ton sentencieux Baltimore. N’est-ce pas les filles ? ajouta-t-il avec un clin d’œil à l’attention des playmates de papier.

    -          Ca ira comme ça, conclut Erika. Notre groupe espionne les drones que l’armée envoie pour traquer les enfants d’Anastème. Elle n’a pas encore compris que nous la prenions à son propre jeu.

    -          You watch the Watchmen, murmura avec un sourire Baltimore.

    -          En quelque sorte, oui. Nous ferons notre possible pour vous aider. Mais avant, reposez-vous encore tous les trois. Reprenez des forces, vous ne serez pas efficaces si vous surestimez votre santé. Nous reprendrons cette discussion sous peu. Nous avons sans doute beaucoup à apprendre les uns des autres.

    Elle s’éclipsa sans laisser le temps à une dernière réplique, laissant Venus et Baltimore apprécier le silence des lieux et le doux sommeil de Penelope.

    ****

    Venus retraça la nuit à son frère qui n’avaient que des flashs, expression qui le fit exagérément rire. Il la gronda pour s’être exposée stupidement et la remercia pour l’avoir dans la foulée sauvé d’une mort certaine. Il fut soulagé d’apprendre que leurs affaires avaient été récupérées, y compris son précieux petit carnet.

    Elle décrivit également l’extraordinaire spectacle dans l’espace de l’usine, ce qui laissa Baltimore plus dubitatif qu’émerveillé. Penelope ouvrit les yeux quelques instants au son de leurs voix, un sourire s’esquissa sur ses lèvres et elle replongea dans ses songes.

    -          Ils ne savent rien de nous ni de nos parents, constata avec amertume Venus.

    -          Mais ils sont une aide possible, eux ou ceux pour avec qui ils œuvrent.

    Venus observa son frère. Il savait tellement plus de choses qu’elle sur tout ce bazar, le pouvoir, ses conséquences et ce que tout ça signifiait. Elle détestait se sentir ignorante face à quelque chose qu’elle aurait dû savoir. Si sa vie s’était poursuivie comme prévue, elle aurait été initiée au pouvoir comme son frère et non obligée de remplir les blancs comme elle pouvait, épuisée et en fuite. Elle mit à profit le silence entre eux pour croquer dans des petites brioches et boire un soda pas assez frais.

    -          Dis-moi tout ce que tu sais, ordonna-t-elle à son frère. Baltimore avait incliné son dos en mode sieste.

    -          Je te promets de te dire tout ce que je sais ou tout ce que je comprends, Venus-Baby. Nous avons beaucoup de choses à penser. Mais cette femme, Erika, a raison. Je dois me reposer à présent.

    -          Ah non, tu ne vas pas me lâcher toi aussi…

    -          Ce n’est pas ma faute, c’est leur produit, là, dans le tuyau. Je sombre déjà. Ces dames au mur m’attendent dans mes rêves, je ne peux pas les faire trop patienter …

    -          Oh, toi !

    Baltimore était allé au bout de ses forces et somnolait déjà. Venus se sentait misérable et abandonnée. Elle sortit et le soleil haut arrosait l’usine qui emmagasinait une chaleur un peu moite. Aucun signe de vie. Les exercices des compagnons d’Erika avaient cessé. On aurait cru l’usine renvoyée à sa solitude et à sa lente décrépitude. L’espace était vide et elle résista à une furieuse envie de sauter et d’en faire son territoire à son tour.

    Au lieu de quoi elle s’assit au bord de la plateforme, fixa son regard vers le sol et son ancien moi frémit. Elle avait un sens aigu des distances et était sujette au vertige. Par chance, la révélation de son pouvoir avait aboli toute peur du vide. Elle était impressionnée par ce changement radical en elle, cette assurance nouvelle la transformait complètement. Elle posa ses mains sur ses genoux, leva le visage vers la chaleur réverbérée par le toit de l’usine et tenta de se remémorer le moment où elle avait senti le basculement.

    Contre toute attente, ce n’était pas lors de l’expérience avec son frère dans la remise de la propriété de ses parents où, en cachette, ils avaient fumé un narguilé qui avait momentanément éveillé le pouvoir enfoui en Venus. Non, c’était avant, et après avoir remonté dans ses souvenirs, Venus sut.

    C’était presque un mois auparavant. Une éternité pour une jeune fille de quinze ans.

    ****

    C’était le 19 juin, jour de son départ pour la résidence familiale, en provenance de son pensionnat.

    Sa mémoire avait enregistré le moindre détail. 

    Il faisait chaud et moite dans la berline.

    Venus tenait ses mains croisées entre ses genoux et ses yeux allaient de la vitre, où la buée jouait avec les écoulements de la pluie à l’extérieur, à son amie Jean dont le père conduisait la voiture. Son sac de voyage posé à côté d’elle, légèrement ouvert, offrait à sa vue la pochette contenant son billet d’avion.

    -          Alors redis-moi, l’invita Jean, c’est quoi ton programme des vacances ?

    -          Soleil et piscine dans la grande résidence familiale. Glaces, cocktails et cousins débiles. La fête.

    Jean pouffa. Ses yeux un peu trop écarquillés indiquaient à qui savait le lire qu’elle avait pris quelque cachet euphorisant pour accompagner sa copine à l’aéroport.

    -          Mais c’est génial, voyons ! Tu as officiellement le droit de ne rien faire pendant un mois, quel rêve ! (puis sur le ton de la confidence, aussitôt sanctionné par un toussotement réprobateur de son père devant, au volant) Moi, je viens d’apprendre qu’ils m’ont fichu un coach pour réviser toutes les matières où je foire, c’est-à-dire presque toutes. Et c’est pas Justin Timberlake si tu vois ce que je veux dire… Il va vraiment falloir que je bosse, ou que je me fatigue à prétendre, ce qui reviendra au même.

    -          J’ai aussi emmené quelques fiches de révision, si ça peut te rassurer.

    -          Mais tu n’en as pas besoin, toi. D’ailleurs, c’est nul que tu partes, je t’aurais bien prise comme prof justement. Tu aurais fait les exercices à ma place en deux minutes et on serait ensuite allé courir les magasins. Mais mademoiselle préfère faire la planche de l’autre côté de la Planète… Et c’est où d’ailleurs déjà ?

    -          Domaine Lumen, au fond de l’impasse, Océan Atlantique, Baie de Cape Cod, quasi le pays de la Petite Sirène…

    Le père de Jean siffla et leva le pouce. Manifestement ça lui parlait. Les lèvres de sa fille se tordirent et mimèrent un « on s’en fout » que Venus connaissait bien.

    -          Neuf heures de vol pour atteindre le paradis, quelle chance tu as ! moqua Jean.

    Venus retint un rire et ajusta ses longs cheveux noirs dans sa nuque.

    -          Nous arrivons, annonça le père de Jean d’une voix neutre.

    On apercevait au travers du pare-brise le millefeuille de bêton du parking à l’entrée de l’aéroport. Les voitures qui y cherchaient une place se signalaient à chaque niveau par de fugitifs traits de lumière tournant à gauche ou à droite. La berline s’inséra dans le flot noir telle une fourmi en mode automatique. Le parking était relié au terminal d’où allait partir Venus par d’interminables corridors.

    Déchargement, sas, tapis roulants, longs couloirs éclairés aux néons ponctués de gardes secondés par des caméras à l’œil sombre peu discrètes… Des tâches de couleurs criardes couraient les murs, publicités pour compagnies aériennes, parfums, banques ou encore destinations à moitié créées sur ordinateur. Au dehors, le gris du tarmac se mariait avec le gris du ciel bas, conjurant toute chaleur.

    -          Un temps génial pour les psychiatres, commenta avec jovialité le père de Jean, qui ouvrait la voie.

    Les deux amies marchaient dans son sillage. Venus tirait sa valise à roulettes et tenait son sac de voyage sur l’épaule tandis que Jean scrutait son smartphone en esquivant de manière surnaturelle tous les obstacles au devant d’elle. Elles ne se parlaient pas. L’heure de la séparation approchait et elles la redoutaient. Elles ne s’étaient pas quittées depuis la rentrée dix mois auparavant et c’était beaucoup plus dur que ce qu’elles étaient capables d’exprimer.

    Venus jeta un coup d’œil à son amie et réalisa que Jean en savait sans doute autant si ce n’est plus sur elle qu’elle-même. Elle avait été la témoin et le support de ses moments de joie : la rencontre et le rapprochement irrésistible avec Erik susnommé « le petit ami », les succès scolaires, sa métamorphose de laideron en jeune fille épanouie… Elle l’avait aussi épaulée dans ses heures sombres. Sa première cuite et les vomissements douloureux qui s’ensuivirent. Ses migraines chroniques. Sa mauvaise grippe du dernier hiver… Elles avaient grandi en miroir, deux plantes côte à côte conscientes qu’ensemble elles pourraient encore mieux bénéficier des rayons du soleil tout en partageant des racines communes, vitales.

    Les pieds qui dansaient dans le vide, totalement perdue dans ses souvenirs, Venus revit le visage radieux de Jean découvrant son cadeau d’anniversaire. L’intensité de l’amitié qu’elle avait ressentie pour son amie à ce moment-là l’avait troublée au point qu’elle s’était questionnée sur sa nature. Elles n’avaient cependant jamais eu de gestes équivoques l’une envers l’autre. Quand Erik était apparu comme un jeune premier dans une sitcom adolescente, maladroit et tellement attendrissant, Venus s’était inquiétée de la réaction de Jean. Mais tout s’était passé avec douceur et simplicité. Jamais Jean n’avait exprimé la moindre jalousie envers elle. A l’inverse, quand Erik se retrouva quelques fois seul avec Jean, Venus n’avait éprouvé aucune crainte. Elle avait une confiance totale envers ces deux êtres dont elle allait s’éloigner pendant ce qui lui paraissait une éternité. Un mois de vacances officiellement, sans doute beaucoup plus désormais.

    Le moment de la bascule arrivait dans la mémoire de Venus.

    L’annonce grésillante de l’embarquement les atteignit comme une sentence. Jean et Venus s’enlacèrent et mélangèrent leur parfum. Le père de Jean se tenait en arrière, occupé à passer en revue les hôtesses et les passagères d’âge mûr avec ce qu’il imaginait être le top en matière de discrétion.

    Au moment de se séparer, Jean tendit un petit téléphone à clapet à Venus avec un sachet plastique contenant un chargeur.

    -          Tiens, c’est un cadeau d’Erik. C’est une antiquité, il ne permet que de téléphoner et d’envoyer des sms. Mais tu ne vas pas faire la fine bouche, toi qui n’en a jamais eu un depuis que je te connais. Il y avait déjà le numéro de ton amoureux dedans, et j’ai ajouté le mien. Je précise que c’est lui qui paie la note, ajouta-t-elle avec un clin d’œil.

    Venus sentit sa vue se brouiller et appuya sa paume au coin de son œil droit. Elle fit tourner le petit appareil dans sa main et découvrit sur son dos un cœur dans lequel était inscrit « Sun-V », le surnom que lui avait donné Erik. Ses larmes coulèrent alors tout à fait.

    Dans sa main vide en haut de la plateforme, Venus sentait encore la présence fantôme de ce petit smartphone qu’elle n’avait possédé que quelques semaines. Sa disparition était la coupure de cordon avec sa vie insouciante d’élève studieuse, qui avait des rêves accessibles, prévisibles, terre-à-terre, mais qui étaient précieux parce que les siens.

    L’allégorie du saut dans le vide là, plusieurs mètres du sol, ne lui échappa pas. Sauf que maintenant elle savait voler, « comme une grenouille » selon Baltimore qui n’en manquait pas une, mais ainsi elle était infiniment plus armée et volontaire qu’elle ne l’avait jamais été.

    Sa vie avait pris une tournure inattendue, effrayante et captivante à la fois. Elle se leva, serra les poings. Une larme vacillait sur un œil, qu’elle frotta avec douceur. Il lui fallait un cap, une direction. Il lui fallait se concentrer sur ce qui compte vraiment, qui est au cœur de tout, l’essentiel en un mot.

    Arracher ses parents des griffes de leurs agresseurs. Et confronter Erik.

    Et suivant, se venger.

    ****

     Et pour ne pas perdre de temps, le chapitre 4 :)

Fabrice
Fabrice - 0

Bien sympa, ça va vite en plus !